13 octobre 2026
Les approches autochtones du partage et de la réciprocité invitent les organisations philanthropiques à repenser leurs façons de financer, de collaborer et de mesurer l’impact.
Dans le secteur philanthropique, nous parlons souvent de dons, d’impact et de financement. Mais une question fondamentale demeure : qui définit les besoins auxquels nous cherchons à répondre?
Membre de la Nation Atikamekw, Danisse Neashit est conseillère senior aux communications et au marketing à la Fondation RBA ainsi qu’au sein de RBA Groupe financier. Ce dernier est un OBNL qui œuvre au mieux-être collectif et à l’autodétermination des Peuples autochtones grâce à un accompagnement bienveillant et à des solutions financières adaptées.
Elle observe l’importance de reconnaître la capacité des communautés à définir elles-mêmes leurs priorités et les moyens d’y répondre.
À travers ses réflexions, une idée se dégage : une philanthropie durable ne repose pas uniquement sur les ressources qu’elle mobilise, mais aussi sur la confiance qu’elle accorde aux communautés qu’elle souhaite soutenir.
Repenser notre conception de la philanthropie
Lorsque l’on demande à Danisse ce que lui évoque le mot philanthropie, sa réponse est spontanée : la réciprocité.
Dans plusieurs communautés autochtones, le partage est perçu comme quelque chose de naturel et d’organique. Historiquement, il répondait aux besoins de la collectivité, sans nécessairement s’inscrire dans une logique transactionnelle.
« Si je tuais un orignal et que j’en avais trop, je partagerais. »
Cette vision élargit la notion même de philanthropie. Le don ne se limite pas à une contribution financière. Il peut aussi prendre la forme du temps consacré aux autres, du partage de connaissances, de l’entraide ou de la transmission de savoirs.
Elle invite également à reconnaître les forces déjà présentes dans les communautés. Trop souvent, la philanthropie est associée à ce qui manque. Or, les communautés disposent aussi de réseaux de solidarité, de savoirs et de capacités d’action qui contribuent déjà à leur développement.
Cette perspective soulève une réflexion importante : la philanthropie vise-t-elle uniquement à combler des besoins ou peut-elle aussi soutenir des forces et des initiatives qui existent déjà?
L’autodétermination comme point de départ
S’il y a un thème qui traverse l’ensemble des réflexions de Danisse, c’est celui de l’autodétermination.
Selon elle, les communautés autochtones ont souvent évolué dans des systèmes où leurs besoins étaient définis par d’autres.
« Pendant tellement d’années, on s’est fait dire quels étaient nos besoins. »
Même lorsque les intentions sont positives, cette dynamique peut parfois persister. Des priorités sont établies à partir de perspectives externes qui ne correspondent pas toujours à la réalité vécue sur le terrain.
Comme le souligne Danisse, une communauté est la mieux placée pour qualifier ses besoins et déterminer ce qui est important pour elle. Ce qui semble prioritaire vu de l’extérieur ne correspond pas nécessairement à ce qui est vécu comme tel à l’intérieur de la communauté.
Pour elle, l’autodétermination des besoins constitue un élément essentiel de toute démarche philanthropique. Les organismes et les communautés doivent pouvoir identifier leurs enjeux, définir leurs priorités et proposer les solutions qui leur semblent les plus adaptées à leur réalité.
Cette perspective nous invite à réfléchir à la place accordée à leur voix dans les processus de financement, mais aussi dans la définition même des résultats recherchés.
La réciprocité comme posture d’écoute
Pour Danisse, la réciprocité va bien au-delà de l’échange de ressources. Elle comporte aussi une dimension relationnelle : celle d’accueillir le point de vue de l’autre et de reconnaître sa légitimité.
Elle évoque l’importance de laisser les organismes exprimer eux-mêmes leurs besoins, sans les juger ni les faire entrer dans des catégories prédéfinies.
Dans cette perspective, l’écoute devient elle-même une expression de la réciprocité.
Cette réflexion invite le milieu philanthropique à se demander comment créer davantage d’espace pour les voix des communautés et comment favoriser des échanges fondés sur la compréhension mutuelle plutôt que sur des hypothèses formulées à leur place.
De la reddition de comptes à la confiance
Cette réflexion s’étend également à la façon dont la philanthropie mesure l’impact.
Le secteur accorde souvent une grande importance aux indicateurs de performance et aux résultats quantifiables. Bien que ces outils soient utiles, ils ne permettent pas toujours de saisir toute la portée d’une initiative.
Selon Danisse, certains changements significatifs se manifestent d’abord de façon qualitative : le renforcement du sentiment d’appartenance, l’amélioration des relations, la transmission culturelle ou encore la création d’un climat de confiance.
Ces retombées sont parfois difficiles à mesurer, mais elles n’en demeurent pas moins importantes.
Sans remettre en question l’importance de la reddition de comptes, cette perspective invite à reconnaître que certaines formes d’impact prennent du temps à émerger et ne se traduisent pas toujours par des indicateurs standardisés.
Passer du financement à la relation
Pour Danisse, l’autodétermination se construit aussi à travers les relations.
« Dès qu’une relation s’ouvre, c’est plus facile de comprendre les besoins. »
Lorsque la confiance est présente, il devient plus facile de comprendre les réalités locales, de s’adapter aux changements et de reconnaître l’expertise des organismes qui travaillent au quotidien auprès de leur communauté.
Cette vision rejoint l’approche « Par et Pour », à laquelle elle ajoute une nuance importante : « Par, pour et avec ».
Cette précision met l’accent sur une participation active des communautés aux décisions et aux actions qui les concernent. Elle rappelle que les initiatives gagnent souvent en pertinence lorsqu’elles sont conçues avec les personnes directement touchées.
Penser aux sept générations à venir
Selon Danisse, l’une des réflexions les plus riches que les communautés autochtones peuvent apporter au secteur philanthropique réside dans leur rapport au temps.
Elle évoque la notion des sept générations, une perspective qui invite à considérer les conséquences des décisions actuelles sur les générations futures.
Cette vision rappelle que les changements les plus durables se construisent souvent sur le long terme, à travers des relations fondées sur l’écoute, le respect et la confiance.
Au fond, l’autodétermination et la réciprocité semblent étroitement liées. L’une comme l’autre repose sur la reconnaissance de la capacité des communautés à définir leur propre avenir.
Pour le secteur philanthropique, cette réflexion ouvre une piste porteuse : au-delà du financement, comment créer les conditions qui permettent aux communautés d’exprimer leurs besoins, de fixer leurs priorités et de participer pleinement aux décisions qui les concernent?
Car une philanthropie plus équitable et plus durable commence peut-être là : dans la confiance accordée aux communautés pour définir elles-mêmes leur avenir.
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13 octobre 2026
Yvanca Lévy
Conseillère, développement philanthropique | Grands donateurs
Centraide du Grand Montréal
